Le trésor gaulois de Madame Serfaty

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« Et les exilés de cette légion d’enfants d’Israël, répandus depuis Canaan jusqu’à Tsorfat, et les exilés de Jérusalem, répandus dans Sefarad possèderont les villes du Midi. » (Obadia, v.20)

 

Sarfati, Serfaty, Salfati… ces patronymes vous sont familiers ?

Eh bien sachez qu’ils recèlent un petit trésor historique, que nous allons tenter de découvrir dans les lignes qui suivent…

Mais avant tout, bref rappel.

Une légende raconte que les juifs de France arrivèrent en Gaule en même temps que les légions romaines, soit bien avant la destruction du second temple de Jérusalem en l’an 70 par les armées de Titus (destruction ayant déclenché leur exil dans toute l’Europe).

Au delà de nombreuses découvertes archéologiques, la présence des juifs de France à cette époque sera attestée officiellement par les premières mesures de discriminations édictées par l’Eglise gallo-franque à leur encontre. Ainsi à Vanne en 465, à Agde en 506 ou bien encore à Épône en 517, l’Eglise défendit officiellement aux chrétiens de partager leur repas avec les juifs locaux. Le Concile de Clermont en 535 les exclut quant à lui des charges publiques, alors que les mariages mixtes furent prohibés deux ans plus tard, en 538, lors du concile d’Orléans.

Puis la situation se détériora fortement dans les siècles qui suivirent, ponctués d’accusations de meurtres rituels, de conversions forcées, de procès du Talmud (place de l’Hôtel de Ville à Paris) ou d’exécutions sur le bûcher.

L’EXPULSION DES « SERFATIM »

Ensuite vinrent les expulsions successives des Juifs de France, permettant le plus souvent de renflouer les caisses vides du Royaume par la saisie de leurs biens.

Les principales expulsions furent prononcées en 1182 par Philippe Auguste, en 1306 par Philippe Le Bel, puis en 1394 où fut prononcée l’expulsion définitive des juifs du Royaume de France par Charles VI, refermant ainsi l’histoire d’un millénaire de présence des juifs en France et de participation à l’essor médiéval du pays.

Officiellement, plus un seul juif ne se trouvait désormais en France.

Un grand nombre des juifs expulsés trouva alors refuge en Allemagne et en Pologne, où une situation économique et politique leur était – encore pour le moment – favorable. Seules subsistèrent dans l’actuel territoire français quelques communautés importantes dans les Etats Papaux (Avignon) ou en Alsace, territoires situés à cette époque en dehors des frontières du Royaume de France.

Plus tard, de nombreux juifs issus de France ou d’Europe centrale durent trouver refuge en Espagne (donnant ainsi naissance à la future communauté « séfarade »), avant la grande expulsion de 1492 les ayant contraint une nouvelle fois à émigrer dans les pays du Maghreb, en Italie ou bien encore dans l’Empire Ottoman.

Or comme très souvent lors de ces différents exils européens, les Juifs prirent comme patronyme un nom désignant leur pays d’origine, voire leur ville d’origine.

C’est ainsi que certains juifs initialement expulsés de France prirent un nom désignant directement leur origine française : Francese, Franchetti, Galli, Gallico… ou bien encore « Serfati » , le mot « Tsorfat » désignant communément la « France » en hébreu[1] !

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En résumé, croiser aujourd’hui un Serfati, c’est probablement rencontrer le descendant d’une famille juive ayant vécu en France il y a de nombreux siècles avant son expulsion et émigration vers différents pays d’Europe puis de la Méditerranée durant le Moyen-Age…

Alors Madame Serfaty, vous les prenez ces poires ??

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David

[1] Ceci possiblement en raison de la ressemblance de certains paysages français avec Sarepta, ville phénicienne située sur la côte méditerranéenne entre Sidon et Tyr, au nord de l’actuelle ville de Sarafand au Liban.

Prier pour son pays

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Le 27 janvier 2012, le journal La Croix saluait l’ajout par la communauté juive de France d’une bénédiction pour les soldats français dans la prière pour la République française dont le texte est téléchargeable gratuitement sur le site du quotidien. Le 24 juin 2016, c’était au tour d’Ouest France de commenter l’ajout d’un paragraphe pour les forces de l’ordre : « Que l’Eternel accorde sa protection et sa bénédiction à nos forces de l’ordre et à nos soldats qui s’engagent, dans notre pays et partout dans le monde, pour défendre la France et ses valeurs. Les forces morales, le courage et la ténacité qui les animent sont notre honneur ». Lire la suite

De la perméabilité des cultures

Sept millions de spectateurs ont vu la « Famille Bélier« . Evidemment, vous avez pleuré et vous vous êtes sentis bien. Mais là n’est pas le sujet. Vous avez aussi regardé ou entendu un extrait de « Pourquoi j’ai pas mangé mon père ».

Connaissez-vous leur point commun ?

Et bien dans ces deux films, il y a des moments surprenants où sont invoqués la judaïté ou les traditions juives :

  • Dans le premier film, l’héroïne a pour la première fois ses règles, par un enchaînement de circonstances son père lui donne une gifle et alors qu’elle le regarde un peu ahurie il lui dit c’est une tradition chez les juifs ce à quoi elle répond, très justement, mais nous ne sommes pas juifs…
  • Dans le second, dans une des mises-en-bouche le héros fait la connaissance de Lucy. Elle éructe quelques borborygmes qu’il ne comprend pas et il l’interroge « Tu es portugaise ? T’es ashkénaze ? »

(Pour être complet, cet article devrait aussi mentionner la bande-annonce du Robin des bois d’Anthony Marciano mais l’effet de surprise joue moins.)

Avez-vous conscience d’avoir assisté à un phénomène de perméabilité des cultures ? Souvent, les blagues juives sont dites par des personnages juifs. Or, ce n’est pas le cas et si c’est plus habituel dans le cinéma américain, surtout si l’histoire se déroule à New-York (les films de Woody Allen ne comptent pas), cela reste peu courant dans le cinéma hexagonal. Mais c’est bon signe, à force de vivre ensemble, l’appropriation se fait de manière inconsciente ou consciente. C’est une manière d’enrichir ses références et son vocabulaire mais nous aurons l’occasion d’en reparler !

Note : pour la gifle au moment des règles oui c’est une tradition dans certaines familles séfarades mais ce n’est pas de la religion (et ce n’est pas généralisable à tous les juifs).

Qu’est ce qu’un Juste au juste ?

Créée en 1953, la notion de « Juste parmi les Nations[1] » est la plus haute distinction civile décernée par l’Etat d’Israël.

Elle distingue toute personne non-juive ayant procuré, au risque de sa vie, de celle de ses proches, et sans demande de contrepartie, une aide véritable à un ou plusieurs juifs en situation de danger durant la Seconde Guerre mondiale.

Une Commission présidée par un juge de la Cour Suprême de l’Etat d’Israël est alors chargée d’attribuer le titre de « Juste parmi les Nations » à la personne en question ou à ses ayant-droits, en lui remettant une médaille gravée à son nom ainsi qu’un diplôme d’honneur.

Une médaille en l'honneur des Justes parmi les Nations

Les noms des Justes sont également inscrits sur le mur d’honneur du Jardin des « Justes parmi les Nations » du mémorial de Yad Vashem, situé à Jérusalem.

A Paris, les noms des Justes ayant agi en France figurent dans l’Allée des Justes, située près du Mémorial de la Shoah, dans le quartier du Marais.

Les Français ayant secouru des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, « Justes parmi les Nations » ou restés anonymes, sont également honorés par une inscription située dans la crypte du Panthéon à Paris.

On dénombre à ce jour 25.685 Justes parmi les Nations dans le monde, dont 3.583 pour la France.

Le saviez-vous ? Juste un village….

Le village de Chambon-sur-Lignon (dans la région de l’Auvergne) est l’unique village français ayant été collectivement honoré pour avoir sauvé entre 3 et 5.000 juifs (la plupart étaient des enfants) (http://www.ville-lechambonsurlignon.fr/chambon/histoire-2.html) ».

Si vous passez près de ce village, n’hésitez pas à en saluer les habitants !

Pourquoi la notion de « Juste parmi les Nations » est-elle si importante ?

Comme l’indique le Comité Français pour Yad Vashem « L’hommage rendu aux « Justes parmi les Nations » revêt une signification éducative et morale : éducative, car les Justes prouvent que, même dans des situations d’intense pression physique et psychologique, la Résistance est possible et que l’on peut s’opposer au mal dans un cadre collectif ou à titre individuel ; morale, car la reconnaissance envers ceux dont la conduite est exemplaire, est un devoir.

Malgré les nombreux massacres et génocides perpétrés au cours de l’Histoire, même après la Seconde Guerre mondiale, les hommes semblent en effet bien trop souvent oublier, en général pour un peu plus de haine, de pouvoir ou d’argent, ce qui fait d’eux des hommes à part entière.

A savoir cette conscience éthique qui permet à un homme de sauver son frère humain persécuté, sans se soucier de sa propre sécurité ou de celle de ses proches. Simplement parce qu’il n’est pas « juste », pas « humain », pas acceptable qu’un autre Homme soit exterminé par ses semblables en raison de ce qu’il est ou de ce qu’il croit.

«Je ne me suis pas demandé si c’était des chrétiens ou des Juifs. Pour moi, c’était juste des clients et des otages en danger. Je regrette juste de ne pas tous les avoir sauvés.»

Bien qu’elle aurait pu l’être, cette phrase n’a pas été prononcée par un « Juste parmi les Nations » distingué pour ses actes lors de la Seconde Guerre Mondiale.

Cette phrase a été prononcée en 2015.

Par un musulman, d’origine Malienne, qui s’appelle Lassana Bathily.

Lassana Bathily avait 24 ans le 9 janvier 2015, lors de la prise d’otage de l’Hypercasher de Vincennes.

Il se trouvait au sous-sol du magasin et a proposé aux otages juifs qui s’y étaient alors réfugiés de s’enfuir avec lui par un monte-charge, afin d’échapper au massacre. Une fois sorti, Lassana a également aidé la police à repérer les lieux.

Que Coulibaly et Lassana Bathily soient tous les deux musulmans d’origine Malienne, vient nous rappeler qu’il n’existe aucun déterminisme social, religieux ou ethnique pour choisir de faire le bien ou le mal sur cette terre et agir « justement ».

L’un a simplement choisi de prendre des vies, l’autre de les protéger.

David B.

Sources :

http://www.yadvashem-france.org/les-justes-parmi-les-nations/qui-sont-les-justes/

http://www.yadvashem.org/yv/en/righteous/statistics.asp#!prettyPhoto

http://www.akadem.org/medias/documents/3_justes-1.pdf

http://www.memoireduchambon.com/

http://www.lemonde.fr/charlie-hebdo/article/2015/03/25/lassana-bathily-honore-aux-etats-unis-par-le-centre-simon-wiesenthal_4600533_4557456.html

[1] Cette notion de Juste parmi les Nations vient du Talmud, traité Baba Batra, 15b. La notion de Justice est centrale dans le Judaïsme. Par exemple « faire la charité » se dit en hébreu « faire la Justice » (Tsédaka).

Un nouveau blog… et un bien curieux objet

Vous l’avez peut-être déjà remarqué. Au détour d’une rue, apposé discrètement à droite de la porte d’entrée d’un magasin. Ou peut-être, en gravissant les étages d’un immeuble par l’escalier, vissé à l’entrée d’un appartement. Un petit boîtier, orné d’un sigle énigmatique… Que révèle cet objet ? Il indique que, lorsque la porte s’ouvre, vous entrez dans le monde juif.

La mezouzah, porte d'entrée sur le monde juif

La mezouzah, porte d’entrée sur le monde juif.

Notre souhait, à travers ce blog, est de vous emmener à la découverte de ce monde. On en parle beaucoup, des Juifs. Beaucoup plus que ne le justifierait la faible taille de leur population : environ 14 millions de personnes aujourd’hui, parmi plus de 7 milliards d’habitants ! On en parle surtout à propos des persécutions du passé telles que la Shoah ou d’événements tragiques d’aujourd’hui comme le conflit israélo-palestinien et les actes antisémites en Europe.

Pourtant, le judaïsme, c’est bien plus que ça. A travers ce blog, nous souhaitons parler d’autres aspects du judaïsme dont on parle moins alors qu’ils sont pourtant fondamentaux. Nous souhaitons par exemple évoquer ses valeurs, ses pratiques et ses coutumes. Nous voulons mettre en lumière l’apport du judaïsme à la France au cours des siècles, ainsi que celui de la France au judaïsme : sans Rachi, un rabbin qui était vigneron à Troyes en Champagne au Moyen-Âge, la religion juive actuelle ne serait pas ce qu’elle est. Le judaïsme, ce sont aussi de riches traditions. Une cuisine qui reflète les pérégrinations du peuple juif, du Maroc à la Russie en passant par l’Alsace. 2000 ans de présence en Europe dont les deux derniers siècles d’émancipation rendus possibles par les Lumières venues de France. Et un attachement à Israël, le seul état majoritairement juif, qui vit certes dans une région mouvementée mais regorge d’intérêt sur les plans de la culture, de la nature, voire de la haute technologie !

Je vous propose sans plus attendre de pousser la porte pour entrer dans le vif du sujet, grâce à notre objet du jour : la mezouzah. A travers lui, il est possible de découvrir certaines des valeurs principales du judaïsme.

Une mezouzah de très grande taille accueille les visiteurs à l'aéroport de Tel Aviv

Une mezouzah de très grande taille accueille les visiteurs à l’aéroport de Tel Aviv.

La mezouzah est fixée sur le côté droit de chaque porte dans une maison juive selon un commandement biblique vieux de plusieurs millénaires. Le boîtier, partie visible de l’objet, n’a de valeur que s’il contient l’essentiel : un parchemin sur lequel sont calligraphiés à la main par un scribe spécialement formé à cet exercice (le « sofer ») deux passages de la Torah en hébreu :
– Deutéronome 6:4-9
– Deutéronome 11:13-21
Notons que le Deutéronome – en hébreu « Devarim », « les Paroles » énoncées par Moïse – et l’ensemble de la Torah ont été intégralement repris par le Christianisme comme faisant partie de l’ « Ancien Testament »).
Ces deux passages sont récités plusieurs fois par jour par les juifs pratiquants dans la prière appelée le « Chema Israël » (en français « Ecoute Israël »). Ils s’adressent au peuple d’Israël et lui demandent d’aimer Dieu et de respecter ses commandements. Le texte dit : « Tu les écriras sur les poteaux de ta maison et sur tes portes ».

Le parchemin enroulé dans la mezouzah contient un texte du Deutéronome calligraphié à la main

Le parchemin enroulé dans la mezouzah contient un texte du Deutéronome calligraphié à la main.

Voilà donc l’origine de cette coutume. L’un des moyens de se rappeler des commandements bibliques est de les inscrire sur les portes, que l’on franchit chaque jour !

Le boîtier, partie visible de la mezouzah, est orné du mystérieux signe auquel nous faisions référence plus haut : il s’agit de la lettre hébraïque « ש » (« Shin »). Cette lettre représente « Shaddaï » (שדי), qui est l’un des noms de Dieu dans le judaïsme. Ce serait aussi l’acronyme de « gardien des portes d’Israël », le gardien étant Dieu et Israël étant l’un des noms du peuple juif (repris aujourd’hui dans le nom de l’état des Juifs). C’est donc, là encore, une incitation à penser à Dieu lors de chaque franchissement de porte.

Nous aurons certainement l’occasion de revenir sur le « judaïca », réalisation d’objets cultuels juifs par des artisans qui connaît un grand essor et intègre les influences des diverses cultures dans lesquelles les Juifs ont baigné durant des siècles. Le boîtier de la mezouzah en est un excellent exemple. C’est le premier objet sur lequel le regard se pose, avant même d’entrer dans un foyer juif. Il est d’ailleurs fréquent que la mezouzah soit offerte à un jeune couple pour son mariage. Le boîtier peut être réalisé en métal, en argent, en bois… Il peut être très sobre ou multicolore. Il n’y a pas vraiment de limite à l’expression artistique autour de cet objet, tant que le précieux parchemin a la place de s’y loger et que la lettre « Shin » y est inscrite.

Des boîtiers de mezouzah à vendre. Moderne ou classique, chacun peut trouver un boîtier à son goût.

Des boîtiers de mezouzah à vendre. Moderne ou classique, chacun peut trouver un boîtier à son goût.

Une porte est un lieu de passage, mais aussi un lieu de rencontre, de communication et d’échange. C’est ainsi que nous concevons également ce blog, fruit de la réflexion d’un groupe d’amis qui ont envie de partager la beauté de la culture juive. Il y a toujours eu des échanges fertiles et dans les deux sens entre les Juifs et les cultures dans lesquelles ils ont vécus. Nous espérons avoir de riches échanges avec vous, chers lecteurs, et nous réjouissons de votre feedback. Et si d’aventure ce que vous lisez vous plaît, n’hésitez pas à partager des articles, à les liker sur Facebook ou à les tweeter !

Bonne lecture !